Europtimist · #1 of 2
Confession d'un européen optimiste
La double menace américaine et russe nous force à secouer nos certitudes, et ouvre pour nous tout un monde d'opportunités.
Pour la première fois depuis des décennies, l’Europe se retrouve confrontée à des menaces extérieures sérieuses. À l’est, la Russie fait peser la crainte persistante d’une menace militaire; à l’ouest, une administration américaine agressive est prête à user de tous les moyens de pression dont elle dispose pour imposer ses volontés au reste du monde.
Si cette nouvelle donne n’est pas une entière surprise, elle n’en reste pas moins un choc pour beaucoup. Je me suis récemment retrouvé à plusieurs reprises endossant l’habit de l’optimiste de service au cours de conversations avec des amis. J’ai donc entrepris d’écrire ce texte pour comprendre d’où me vient cet optimisme. J’y vois deux motifs:
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Nos institutions européennes nous permettent d’affronter les pression américaines sur le commerce, la régulation et la politique monétaire à l’échelle du continent, et donc de discuter avec l’administration Trump sur un pied d’égalité. Cette superstructure européenne me paraît suffisament solide pour tenir dans la tempête.
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La double menace que représentent la Russie et les États-Unis, ainsi que l’alignement flagrant entre Trump et Poutine, change l’équilibre politique européen en diminuant notre aversion au risque et en augmentant notre désir d’émancipation vis-à-vis des écosystèmes dominés par les Américains. Cela me semble constituer un terreau fertile pour inventer de nouveaux modèles, que ce soit en matière de réseaux sociaux, de finance, de cloud, de défense, ou de bien d’autres domaines.
Enfant de la chute du mur de Berlin
Ayant vu le jour en en 1990 en banlieue parisienne, je suis un enfant de la chute du mur de Berlin et des dividendes de la paix. Les conflits dont j’entendais parler durant mon enfance et mon adolescence, ne semlaient affecter que des « contrées lointaines ». Certaines, comme la Bosnie, n’étaient en réalité pas si éloignées, mais les évènements qui s’y déroulaient paraissaient si peu me concerner qu’ils auraient aussi bien pu avoir lieu sur Mars.
Je me revois adolescent, assis à la table de la cuisine, à regretter d’être né à une époque où plus rien ne restait à accomplir pour changer le monde. Tout ne me paraissait pas parfait, certes, mais la vision dominante était alors celle d’un progrès inéluctable vers la paix et la démocratie. Je pensais que les derniers foyers de tension seraient sûrement éteints avant que je devienne adulte, ce qui ne me laissait guère d’espace pour m’engager dans une cause politique d’envergure – l’écologie n’étant alors pour moi qu’une préoccupation lointaine. Je n’avais jamais entendu parler de Francis Fukuyama et de sa « fin de l’histoire », mais je baignais dans cet esprit du temps, si naïf fût-il.
Évidemment, cette vision a volé en éclats. Nous voilà rattrapés par la vieille malédiction : « Je vous souhaite de vivre dans une époque intéressante. »
Il me semble important de reconnaître que la réalité actuelle ne constitue pas une simple crise, qui supposerait un retour à la “normale” après la tempête, mais bien un nouvel état du monde auquel il nous faut faire face. Il n’est pas exclu que l’année 2028 voie l’élection de JD Vance à la présidence des Etats-Unis, poste auquel il pourrait rester jusqu’en 2036 en poursuivant la même ligne que Trump.
Même si ce scénario ne se réalise pas, il nous faut accepter que nous assistons à un basculement radical. Depuis 1990, nous avons vécu dans la certitude que les intérêts américains et européens étaient alignés face au reste du monde, formant ce qu’on appelle « l’Ouest ». Le simple fait que cette convergence dépende désormais de qui occupe la Maison Blanche la rend caduque sur le plan géopolitique. Nous avons tourné la page d’une époque, et nous entrons dans une ère d’incertitude, sans savoir de quoi demain sera fait. Ce qui est enthousiasmant, c’est que nous avons la possibilité d’en dessiner les contours.
Construire nos lendemains
Pour nous, Européens, cela peut sembler intimidant: nous avons pris l’habitude de suivre les États-Unis comme un petit frère suit son aîné. C’est évident en matière de défense et de diplomatie, mais ne s’y limite pas. Au tournant du millénaire, la Silicon Valley a imposé sa domination sur les applications Internet grand public ; à mesure que le numérique a pris de l’importance dans nos vies, la capacité de l’industrie technologique américaine à exporter sa vision du monde s’est accrue. Le monde numérique est devenu le prisme à travers lequel nous percevons le réel, et ce prisme est largement façonné par des infrastructures, des appareils et des applications conçus outre-Atlantique. D’autres visions ont bien émergé ailleurs, mais aucune n’a eu l’impact de Facebook, de l’iPhone ou d’Uber sur nos sociétés.
Pour beaucoup d’entre nous, en Europe et au-delà, cette capacité à façonner l’avenir était si fascinante que nous voulions en être. Je parle d’expérience : au début des années 2010, étudiant en France, je dévorais TechCrunch dans ma chambre sur le campus de mon école d’ingénieurs, émerveillé par cette vision d’un monde nouveau au point d’en agacer mes amis, jusqu’à ce que je parte finalement pour San Francisco en 2013. J’ai fait un stage chez Box (un concurrent de Dropbox) un an avant son entrée en bourse, j’ai étudié à Stanford à l’époque où le « deep learning » était sur toutes les lèvres, j’ai tenté (en vain) de lancer ma propre start-up, puis j’en ai rejoint une autre comme développeur pendant sept ans, en faisant l’expérience des levées de fonds successives. Bref, j’ai coché pas mal de cases des clichés de la tech.
Avec le temps, mon regard sur la Silicon Valley s’est nuancé, mais ce que je retiens surtout de ces années californiennes, c’est la force de l’optimisme mis en pratique. Et c’est cet optimisme qui m’anime aujourd’hui quand j’examine notre situation européenne.
Renforcés par les crises
La première raison de mon optimisme, c’est la conviction que j’ai de la force du processus d’intégration européenne, et ma confiance dans la solidité des institutions qui le sous-tendent. Ces institutions européennes sont loin d’être parfaites, mais si l’euro n’existait pas, et si les négociations commerciales avec les États-Unis étaient menées par chacun des vingt-sept États membres au lieu de la Commission européenne, nous serions aujourd’hui bien plus vulnérables. Je dirais même que ces institutions traversent cette période difficile au « bon moment », renforcées par les quatre grandes épreuves des quinze dernières années : la crise de la zone euro, le Brexit, la Covid et l’invasion russe en Ukraine.
La crise de la zone euro en 2009 a mis sur la table un risque nouveau: pour la première fois, la possibilité d’un éclatement de l’UE est devenu crédible, la possibilité d’une sortie de la Grèce de l’euro étant perçu comme une menace pour l’ensemble du projet. Le pire a toutefois été évité grâce à la mise en place de nouveaux mécanismes de solidarité financière ainsi qu’à l’action décisive de la BCE.
Dix ans plus tard, les négociations autour du Brexit ont fait planer le risque de diminuer la valeur de cet autre pilier de l’intégration européenne qu’est le marché unique. Ces discussions ont rappelé à tous les États membres l’importance de ce pilier, et la discipline collective a prévalu tout au long des discussions. Les difficultés du Royaume-Uni post-Brexit ont d’ailleurs mis fin aux discours sur d’autres sorties nationales, qui étaient encore courants, notamment à l’extrême droite.
Peu après, la pandémie de Covid a permis aux institutions européennes de prouver qu’elles pouvaient agir avec célérité et créativité. Bien que la santé ne soit pas une compétence exclusive de l’UE, la plupart des États membres ont accepté de mutualiser l’achat de vaccins, et la première émission de dette commune a fait tomber un tabou.
Enfin, l’invasion de l’Ukraine en 2022 a rebattu les cartes sur le continent. D’abord, elle a rapproché de leurs voisins des pays historiquement neutres, comme la Suède, la Finlande et l’Autriche, sur les questions de défense et de diplomatie. Ensuite, elle a montré combien les pays d’Europe de l’Est et les états baltes avaient vu juste sur la menace russe, forçant la France et l’Allemagne à remettre en question le complexe de supériorité qui caractérise parfois leur posture diplomatique.
L’année 2022 a aussi bouleversé les perspectives allemandes. Le modèle économique d’outre-Rhin reposait jusqu’alors sur un gaz russe bon marché capable d’alimenter un puissant appareil industriel industrie tourné vers l’exportation. Face au déclin du commerce mondial et à la fin du gaz russe, l’Allemagne doit à présent se réinventer. Si faste des années Merkel incitait peu les Allemands à se tourner vers leurs voisins européens, leurs regards se tournant davantage vers les questions domestiques ou le reste du monde, les évènements de 2022 ont semé le doute, et avec lui, une nouvelle envie de créativité et de dialogue avec l’Europe est apparue.
Commerce, argent et défense
Dans ce contexte d’alignement progressif, le retour de Trump – et de son habitude de mélanger alliés et adversaires – agit comme un catalyseur brutal. Il me paraît utile d’oublier un instant l’imprévisibilité du personnage pour tenter de saisir la logique de son administration.
Un document éclairant à ce sujet est le long texte publié par Stephen Miran en novembre 2024, juste après les présidentielles américaines et avant qu’il ne soit nommé à la tête du Conseil des conseillers économiques de Trump. On ignore quelle influence l’auteur réellement sur le président, mais son analyse reste un bon point de départ.
Selon lui, les États-Unis offrent au monde deux services majeurs sans réelle compensation :
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Une présence militaire, garante de stabilité à l’échelle mondiale, notamment via la sécurisation des routes maritimes.
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Une monnaie qui sert de référence mondiale et d’instrument du commerce international ; il estime que le statut du dollar comme monnaie de réserve crée une demande quasi infinie, laquelle expliquerait les déficits commercial et budgétaire américains.
Selon lui, le reste du monde devrait payer pour profiter de ces services. Si ce point de vue semble assez partagé au sein l’administration Trump, les modalités varient : certains voient apparemment les droits de douane comme une fin en soi, une sorte de taxe nationale sur les produits étrangers. D’autres, comme Miran, considèrent les droits de douane avant tout comme un levier pour obtenir des concessions, en obtenant d’autres pays qu’ils :
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Laissent leur monnaie s’apprécier face au dollar, comme lors des accords du Plaza et du Louvre en 1985 et 1987, ce qui rendrait les exportations américaines plus compétitives et faciliterait le financement de la dette.
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Concluent un accord où, en échange d’une baisse des droits de douane, les autres pays achèteraient des obligations américaines à long terme à taux réduit, à l’image de l’accord de 1974 entre les États-Unis et l’Arabie saoudite.
Deux thèmes majeurs se dégagent : la politique commerciale et la politique monétaire. La bonne nouvelle, c’est qu’en Europe, ces deux sujets relèvent de l’UE, pas des États membres : la BCE gère la monnaie, la Commission européenne le commerce. L’Europe est faible quand elle est divisée, forte quand elle parle d’une seule voix. C’est pourquoi il est particulièrement bienvenu que les sujets qui intéressent Trump soient du ressort des institutions européennes et fassent donc l’objet d’une réponse commune. Trump l’a très bien compris : il a soigneusement évité de rencontrer Ursula von der Leyen, présidente de la Commission Européenne, jusqu’aux funérailles du pape François en marge desquelles les deux leaders ont eu une brève conversation. Ce qui me rend optimiste, c’est que cette stratégie visiblement choisie par Trump du « diviser pour mieux régner » a déjà échoué lors du Brexit.
Dans ces négociations, la défense devrait être l’atout maître des États-Unis, puisque l’UE n’a pas d’armée commune et que tous les pays européens dépendent, à des degrés divers, de l’Oncle Sam (64 % des importations d’armes de l’UE viennent des États-Unis). Par ses déclarations et actionsrécentes, Trump a toutefois largement dévalué cet atout : l’armée américaine est toujours aussi puissante, mais son engagement envers ses alliés n’est plus aussi crédible, notamment parce que Trump et son vice-président JD Vance ne font pas de secret de leur mépris envers les Européens et du peu de cas qu’ils font des intérêts du continent, comme en témoigne une phrase de Trump dans un discours de campagne en février 2024: “J’encouragerais la Russie à faire ce qu’elle veut [aux pays de l’OTAN qui ne dépensent pas suffisamment pour leur défense]”.
Même les pays traditionnellement atlantistes en prennent acte. Un signal faible : la Pologne a récemment exprimé son souhait d’acquérir une participation dans Airbus, ce qui l’inciterait à investir dans l’armement européen. Cette nouvelle est notable, car parmi les pays européens la Pologne est l’un des clients les plus fidèles de l’industrie de défense américaines. Un signal plus fort : la déclaration du nouveau chancelier allemand Friedrich Merz, le soir de sa victoire aux législatives, selon laquelle « Renforcer l’Europe au plus vite doit être une priorité absolue, pour nous permettre de devenir réellement indépendants des États-Unis ».
Le cas de l’industrie de la défense traduit bien les raisons mon optimisme : quelle que soit notre dépendance actuelle, il est clair que nous avons les moyens de nous en affranchir. Les entreprises américaines représentent 43 % des exportations mondiales d’armes, mais la France, l’Allemagne et l’Italie en totalisent 20 %, et cette part montre à 25 % si l’on ajoute le Royaume-Uni et l’Espagne. Les Européens ont fourni un peu plus de la moitié de l’aide militaire à l’Ukraine, avec un budget cumulé équivalent à seulement 40 % de celui des États-Unis. Autrement dit, malgré des décennies de négligence de nos capacités militaires, nous avons su relever le défi de l’Ukraine. « Quand on veut, on peut » : c’est notre volonté que nous avons retrouvée, d’abord lentement, puis soudainement. Le Premier ministre polonais Donald Tusk l’a parfaitement résumé le 1er mars :
« Cinq cents millions d’Européens demandent à trois cents millions d’Américains de les défendre contre cent quarante millions de Russes. Si vous savez compter, comptez sur vous-mêmes. Pas dans l’isolement, mais en pleine conscience de votre potentiel. En Europe, ce qui nous manque aujourd’hui, ce n’est pas la puissance économique ou démographique, mais la conviction que nous sommes une vraie force mondiale. »
En somme, je suis optimiste parce que je vois naître cette conviction que nous, Européens, pouvons et devons agir en tant que puissance mondiale.
Un monde d’opportunités
Les personnalités politiques américaines aiment à présenter leur pays comme un « phare dans la nuit », une terre promise vers lequel le monde entier se dirige en quête de liberté et de prospérité. Il y a du vrai dans cette image : depuis 1945, les États-Unis exercent un pouvoir d’attraction sans égal, portés par l’image d’un pays où tout est possible.
La chute de l’URSS aurait pu priver les États-Unis de leur raison d’être, mais il semble a posteriori que l’avènement d’Internet leur ait offert un nouveau terrain de jeu et une nouvel élan pour définir et projeter leur vision du futur. En prenant Hollywood comme miroir de la psyché américaine, on peut dire que l’on est passé de « À la poursuite d’Octobre rouge » (1990) à « The Social Network » (2010). Leur succès dans le numérique n’a fait qu’accroître leur pouvoir d’attraction. En 2013, quand j’ai posé mes valises en Californie, on comptait déjà quelque 60 000 Français dans la région de la baie de San Francisco, sans compter les nombreux autres Européens. Bien des entrepreneurs tech européens ont créé leur entreprise aux États-Unis, ou l’y ont délocalisée pour lever des fonds (Dataiku, DataDog, HuggingFace…). En effet, pourquoi s’embêter avec la complexité du marché européen quand on peut s’installer aux États-Unis ? Ce choix était logique professionnellement, mais aussi personnellement, tant San Francisco, New York ou Boston sont des villes où il fait bon vivre. Ce mélange de soft power culturel et de dynamisme économique explique l’attrait américain.
Mais le second mandat de Trump change la donne en profondeur. L’argument économique s’effrite, le soft power s’émousse. Si partir aux États-Unis en 2013 allait de soi, ce n’est plus le cas aujourd’hui, et j’ai déjà vu quelques personnes remettre en question leur projet de s’y installer. Un mouvement inverse pourrait même s’amorcer, notamment chez les chercheurs en sciences de la vie, confrontés comme ils le sont à une administration qui, selon certaines sources, censure les demandes de subventions contenant des mots qui ne leur conviennent pas; et la liste interdite contiendrait des termes aussi subversifs que « femme » ou “éthanol”.
C’est là que s’ouvrent d’innombrables opportunités pour bâtir ici, en Europe. Sans l’attraction gravitationnelle des États-Unis, une partie des talents, des capitaux et des idées qui seraient partis resteront sur notre continent. Plus important encore, le bouleversement politique américain nous oblige à nous poser une question que nous avions oubliée : quel avenir voulons-nous construire, en tant qu’Européens ? Voilà là le cœur de la politique. Trump a su vendre à ses concitoyens le slogan « America First » et redéfinit la place des États-Unis dans le monde. L’idée je vois émerger ici, c’est tout simplement : « Nous sommes seuls, mais cela suffit. » Et à mes yeux, cela suffit pour garder espoir en notre avenir.
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